MAMAN BY ME IN 2006.

(la première photo que j’ai prise de ma vie.)

SANS ŒILLET.

La vie à l’hôtel est vécue en France par de nombreuses personnes…

On pourrait penser que c’est une belle vie vu la tournure de la phrase.

Mais aujourd’hui, je ne viens pas parler d’hôtels 5 étoiles.

Beaucoup de personnes ne s’en rendent pas compte et passent devant plusieurs hôtels qu’ils pensent sûrement inoccupés ou abandonnés.

Mais lorsque l’on franchit l’entrée, on entend instantanément des voix d’enfants mélangés à une odeur de nourriture.

Des familles de 3,4,5 voire 6 personnes vivant dans des 10m², sans cuisine et avec uniquement un micro-onde pour les plus chanceux. Certaines fois des douches communes.

Une belle colocation avec les cafards et les souris, car ce sont eux les principaux résidents de chacune des chambres de ce genre d’hôtels.

Commençons par le début, je viens vous parler de ce sujet, puisque j’y ai vécu pendant de nombreuses années.

Ma ville en abrite un en son sein.

Maintenant, je passe pratiquement tous les jours devant comme si je n’y avais jamais vécu.

Avec les années, j’ai fini par oublier moi-même que des personnes y vivent. Un jour, j’ai décidé d’y retourner pour voir comment les choses avaient pu évoluer et grâce à cela, j’ai fait la rencontre d’une famille.

C’est de là que m’est venu l’idée de montrer, ce que les enfants ressentent et vivent lors de cette vie « hôtelière ».

L’HÔTEL. 2023

L’intégration dans l’un de ses établissements se fait par les services sociaux et le Samu.

Lorsque vous êtes sans domicile fixe, vous pouvez être placé dans un foyer ou dans un hôtel en vous rapprochant des services sociaux et selon votre situation, une chambre peut vous y être garantie.


Les gérants de ces établissements sont payés de manière onéreuse.
Le paiement est honoré par le département.
À l’époque, où j’y vivais avec ma famille, le prix était d'environ 2 000 € par famille.

Les règlements intérieurs des établissements varient mais une règle les relie tous :

pas de cuissons dans les chambres donc pas de plats chauds.

FAMILLE SOUL. 2022 & 2023

La famille que j’ai rencontrée, que je vais nommer la famille « Soul ».
C’est une famille provenant de la Côte d’Ivoire, cela fait cinq ans maintenant qu’ils résident en France. Composée de deux parents et quatre enfants (2, 4, 13 et 15 ans).

Le schéma classique de parents voulant le meilleur pour leurs enfants, ayant tout quitté et tout sacrifié pour leur obtenir une vie meilleure.

Mais qu’est-ce que c’est qu’une vie meilleure? Pour les plus petits enfants, cela n’est pas un problème, car à 4 ans ou à 2 ans, tu vis pour jouer. Mais à 13 et 15 ans, tu es déjà dans la construction de ta propre vie, j’ai pu discuter avec le garçon de 13 ans. Il ne m’a pas beaucoup parlé puisqu’il a peur, peur que l’on sache qui il est, peur, des représailles à son encontre, peur que cette exposition soit médiatisée, et que cela entache son image auprès de ses camarades. Mais je sais qu’en grandissant toutes ces peurs seront effacées, car plus rien ne comptera à part sa vision de lui-même.

J’ai eu le plaisir de pouvoir passer pas mal de temps avec la fille de 15 ans qui ne sait pas encore ce qu’elle va faire de sa vie. Elle a beaucoup d’envies et se disperse un peu, mais tôt ou tard, elle trouvera ce qui lui plaît. Pour sa part, elle sort beaucoup pour éviter de rester à la maison et vu qu’elle ne va pas à l’école cette année, elle a beaucoup de temps libre, mais pas d’amis. Elle a cependant une relation très forte avec sa mère, elles sont très fusionnelles.

Et le garçon de 13 ans, comme la fille de 15 ans n’ont pas accepté que je publie leurs photos.

LES SANITAIRES COMMUNS. 2022

Pour ma part, j’ai vécu de mes 6 ans à mes 13 ans dans ces établissements.

C’est une période de ma vie qui fut marquée par la honte.

Dès très jeune, j’ai dû me protéger, j’ai donc commencé à mentir à l’école, à mes activités sportives, à toute personne que je pouvais croiser. Car l’une des premières questions que l’on pose lorsque l’on rencontre quelqu’un se base aussi sur son lieu de résidence, surtout à cette époque-là (2006).

Qu’est-ce que j’aurai pu répondre à « tu habites dans une maison ou un appartement ? ». À 6 ans, tu n’as pas la réflexion d’esprit de te dire que ce n’est pas une honte, car pour cet âge et notamment pour les personnes que sont les enfants, c’est une honte.

Vivre dans cette honte, c’est faire 5 fois le tour du quartier avant de rentrer chez soi de peur d’être vu, c’est rester 1 heure devant l’école après l’étude pour être bien sûr que tous ses camarades ne sont plus dans les environs.

Mais c’est aussi lorsque l’on me voit devant chez moi, faire semblant d’attendre quelqu’un ou d’attendre le bus. Après réflexion, c’était beaucoup d’efforts pour tellement peu de résultats, car je subissais malgré ça du harcèlement dû à ma couleur de peau.

Pas un jour ne pouvait passer sans que l’on ne me traite de «singe », « sale noir » et j’en passe. Et bien sûr tout ça en précisant la race du singe

(généralement, j’étais un gorille ahaha).

Comme quoi, fournir des efforts pour être accepté n’en vaut pas la peine, car s’ils ont décidé que vous n’êtes pas des leurs, vous ne le serez jamais.

D & M. 2022

J’étais seule à l’école comme à la maison, car ma mère travaillait énormément. Puis mes deux petits frères sont nés, mais je me sentais toujours aussi seule. Pour dire vrai, je ne me sentais pas chez moi dans cet endroit insalubre, et à l’école, j’étais rejetée par tout le monde. De l’intérieur comme à l’extérieur, je ne trouvais pas ma place.

Un jour à l’école, une grosse altercation a éclaté dans la matinée. Personne ne voulait jouer avec moi et ils m’insultaient à chaque parole que je plaçais, c’était devenu très dur pour moi, j’en ai donc parlé au maître. Il a réprimandé les élèves et ma journée est devenue pour la première fois un réel enfer, en une matinée, j’ai subi des violences physiques comme verbale. C’était la première fois qu’on me frappait, j’avais 8 ans. Je suis rentré chez moi et tout ce que je désirais, c’était mourir.

Je me demandais constamment pourquoi personne ne m’aimait. Mais avec le temps, j’ai compris que le seul amour dont j’avais besoin, c’était celui des gens que moi, j’aime et que je n’avais pas à chercher l’amour des autres.

Je parle de tout cela pour vous mettre dans le contexte.

La plupart des enfants vivant dans des établissements hôteliers n’affrontent pas uniquement les conditions de vie de ces espaces.

Les sentiments des enfants sont très souvent mis de côté dans ces situations.

MES FRÈRES ET MOI-MÊME EN 2007.

Malheureusement, l’enfant subit une pression constante aussi de son côté, pression au niveau des études et involontairement les parents détruisent l’enfance des enfants (ou du moins la forgent) en les mettant en tête que l’avenir de la famille repose sur leurs réussites scolaires. Ils deviennent « l’avenir ».

Chaque mauvaise note est automatiquement pointée du doigt.

« Donc tu veux rester ici avec les cafards ? » « Moi ma vie est déjà faite. C’est la tienne que tu construis maintenant. » « Tu sais ce que nous avons sacrifié pour que tu sois ici ? » « Tu dois faire 5 fois plus d’efforts que les autres ».

Ce qui est vrai, mais ce qui est aussi très dur à entendre, pratiquement tous les jours.

Mais en grandissant, tu te rends compte qu’il y a aussi une part de peur du côté des parents, car ils ont fourni beaucoup d’efforts pour essayer de d’obtenir une vie permettant à leurs enfants de « réussir » la leur.

Et puis ce sont des parents, la plupart seront toujours inquiets pour leurs enfants.

LA DOUCHE DE LA FAMILLE SOUL. 2022

Sincèrement, le seul sentiment dont je me rappelle réellement et que je ressentais pratiquement tous les jours, c’était la honte.

La honte d’être dans cet endroit, la honte de ne pouvoir inviter personne (même si je n’avais personne à inviter ah ah), la honte de devoir mentir pour ne pas subir plus de moqueries que j’en subissais , la honte de ne voir quasiment que des personnes me ressemblant dans ces établissements, la honte d’être pauvre au point de ne pas pouvoir changer cette situation, la honte de décevoir ma mère et enfin la honte de soi-même.

Se sentir sale, car tu vis dans un endroit sale. Cela formate ton esprit, tu te rabaisses et ne penses rien mériter. Et en ne voyant aucun « modèle de réussites » autour de soi, tu finis par te dire que c’est normal si tu es là, car c’est là qu’est ta place. Quand j’étais petite, je pensais réellement que c’était un passage obligé pour toutes les familles noires.

Bien que l’enfance soit difficile dans ce genre d’endroit, en grandissant, tu obtiens une sorte de satisfaction si tu réussis dans ce que tu entreprends. Ainsi, tu auras pris ta revanche sur la vie qui t’a été donnée en ayant construit la tienne.

Et à partir de ce moment-là, tu peux commencer à t’offrir des hôtels 5 étoiles.

LA FAMILLE SOUL. 2022

J’aimerais tout de même décrire l’admiration que j’ai envers ses deux sœurs qui m’ont élevée.

Je me suis beaucoup concentrée sur le sentiment de l’enfant, car c’est ce que j’étais lorsque j’y vivais, mais les adultes font des sacrifices inimaginables pour préserver leurs enfants.

Chaque petit détail, comme aller manger des glaces, aller au parc, sont déjà une porte de sortie à cet emprisonnement. Chaque moment de bonheur reste gravé dans l’esprit.

Ce sont des femmes courageuses, qui ont quitté leur pays d’origine, ont quitté leur famille, quitté le « confort » dans lequel elles étaient, car elles voyaient plus grand pour leurs avenirs, et celui de leurs futures familles.

Plus jeune, je ne voyais aucun modèle de réussite autour de moi parce que je ne savais pas où regarder. Mais surtout, je ne savais pas, ce qu’était quoi la réussite. Maintenant que j’ai compris, j’ai juste à tourner la tête pour la voir.

Elles m’ont sauvé la vie et ce sûrement à de maintes reprises.

En tant qu’enfant, j’étais très envieuse, et je ne comprenais pas pourquoi les autres avaient plus que je n’avais, et encore une fois, je me rends compte que j’avais déjà tout ce dont j’avais besoin.

Donc merci Maman pour cette éducation et ce courage dont j’ai hérités !

LES FEMMES DE MA VIE.